Gustave Flaubert: Les mémoires d’un fou, in: Gustave Flaubert, OEuvres de jeunesse. OEuvres complètes I, ed. Claudine Gothot-Mersch & Guy Sagnes, Paris: Gallimard
2001 (Pléiade 469), pp. 461-515, 467sq.
L es mémoires d’un fou
Pourquoi écrire ces pages ? — À quoi sont-elles bonnes ? — Qu’en sais-je moi-même ? Cela est assez sot à mon gré d’aller demander
aux hommes le motif de leurs actions et de leurs écrits. — Savez-vous vous-même pourquoi vous avez ouvert les misérables feuilles
que la main d’un fou va tracer ?
Un fou. Cela fait horreur. Qu’êtes-vous, vous, lecteur ? dans quelle catégorie te ranges-tu, dans celle des sots ou celle des fous ?
Si l’on te donnait à choisir, ta vanité préférerait encore la dernière condition. Oui, encore une fois, à quoi est-il bon, je le demande en
vérité, un livre qui n’est ni instructif ni amusant, ni chimique ni philosophique ni agricultural ni élégiaque, un livre qui ne donne
aucune recette [ni] pour les moutons ni pour les puces, qui ne parle ni des chemins de fer ni de la Bourse ni des replis intimes du coeur
humain, ni des habits Moyen Âge, ni de Dieu ni du diable, mais qui parle d’un fou c’est-à-dire le monde, ce grand idiot qui tourne
depuis tant de siècles dans l’espace sans faire un pas, et qui hurle et qui bave et qui se déchire lui-même.
Je ne sais pas plus que vous ce que vous allez lire. Car ce n’est point un roman ni un drame avec un plan fixe, ou une seule idée
préméditée, avec jalons pour faire serpenter la pensée dans des allées tirées au cordeau.
Seulement je vais mettre sur le papier tout ce qui me viendra à la tête, mes idées avec mes souvenirs, mes impressions mes rêves
mes caprices, tout ce qui passe dans la pensée et dans l’âme — du rire et des pleurs, du blanc et du noir, des sanglots partis d’abord du
coeur et étalés comme de la pâte dans des périodes sonores ; — et des larmes délayées dans des métaphores romantiques. Il me pèse
cependant à penser que je vais écraser le bec à un paquet de plumes, que je vais user une bouteille d’encre, que je vais ennuyer le
lecteur et m’ennuyer moi-même. J’ai tellement pris l’habitude du rire et du scepticisme qu’on y trouvera depuis le commencement
jusqu’à la fin une plaisanterie perpétuelle ; et les gens gais qui aiment à rire pourront à la fin rire de l’auteur et d’eux-mêmes.
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Gérard Genette : Mots et merveilles,
in: Gérard Genette: Figures I, Paris (Seuil) 1966, S. 170f
«Il y a mille mots qui sont aussi beaux que mille Diamants quand ils sont bien enchâssés dans le discours, et sont là comme Étoiles dans le Ciel, mais il faut savoir ce qu'ils veulent dire pour en user judicieusement.» Faire mieux connaître les choses pour aider l'orateur à mieux user des mots et à enrichir son discours d'ornements appropriés, tel est le propos d'Etienne Binet dans son Essai des Merveilles. Bremond range ce livre au nombre des encyclopédies dévotes qui, au début du XVIIe siècle, poursuivent l'entreprise humaniste d'inventaire et de description du monde dans cet esprit de louange et de célébration qui est celui de la dévotion baroque : glorifier le Créateur à travers sa création, montrer que «même après le péché d'Adam, le monde reste une merveille : cantique des créatures, des métiers, des jeux , de toutes les formes honnêtes de l'activité humaine». Cette intention n'est certes pas absente chez Binet, prédicateur jésuite et auteur d'œuvres pieuses ; mais la principale justification de son livre est d'ordre rhétorique. Comme le remarque Bremond lui-même, cette encyclopédie est un chapitre de l'art de parler et d'écrire, et «le motif de sa curiosité est d'ordre littéraire ou même mondain, plutôt que scientifique» - ajoutons : et que religieux. Son sous-titre le dédie «à tous ceux qui font profession d'éloquence», et le frontispice de ses premières éditions présente une allégorie transparente : on y voit l'Eloquence dans sa gloire, armée d'un livre et d'un foudre, dominant à la fois la Nature, qui tient dans la main droite un soleil et dans la gauche une corne d'abondance, et l'Art (au sens classique, qui comprend t outes les industries humaines), qui porte une sphère et un compas. C'est que les «merveilles de Nature et des plus nobles artifices» ne sont ici que des lieux d'éloquence, et plus précisément des réserves d'ornements à l'usage de l'orateur. Le principal ornement du discours, c'est la figure : les thèmes de vérités morales que traite l'orateur doivent être figurés par des métaphores et des comparaisons empruntées au domaine des réalités physiques, au monde des objets façonnés par la nature ou par l'homme : étoiles ou diamants.
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Raymond Queneau: Notations, Prière d'insérer, Parties du discours
in: Raymond Queneau: Exercices de style. Paris 1959 [1947].
NOTATIONS Dans l'S‚ à une heure d'affluence. Un type dans les vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s'irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu'il passe quelqu'un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus. Deux heures plus tard, je le rencontre Cour de Rome, devant la gare Saint-Lazare. Il est avec un camarade qui lui dit : « Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. » Il lui montre où (à l'échancrure) et pourquoi
PRIÈRE D'INSÉRER Dans son nouveau roman, traité avec le brio qui lui est propre, le célèbre romancier X, à qui nous devons déjà tant des chefs-d'oeuvre, s'est appliqué à ne mettre en scène que des personnages bien dessinés et agissant dans une atmosphère compréhensible par tous, grands et petits. L'intrigue tourne donc autour de la rencontre dans un autobus du héros de cette histoire et d'un personnage assez énigmatique qui se querelle avec le premier venu. Dans l'épisode final, on voit ce mystérieux individu écoutant avec la plus grande attention les conseils d'un ami, maître ès dandysme. Le tout donne une impression charmante que le romancier X a burinée avec un rare bonheur.
PARTIES DU DISCOURS ARTICLES : le, la, les, un, une, des, du, au. SUBSTANTIFS : jour, midi, plate-forme, autobus, ligne S, côté, parc, Monceau, homme, cou, chapeau, galon, lieu, coup, ruban, voisin, pieds, fois, voyageur, discussion, place, heures, gare, saint, Lazare, conversation, camarade, échancrure, pardessus, tailleur, bouton. ADJECTIFS : arrière, compétent, complet, entouré, grand, libre, long, tressé. VERBES : apercevoir, porter, interpeller, prétendre, faire, marcher, monter, descendre, abandonner, jeter, revoir, dire, diminuer, faire, remonter. PRONOMS : je, il, se, le, lui, son, qui, celui-ci, que, chaque, tout, quelque. ADVERBES : peu, près, fort, exprès, ailleurs, rapidement, plus, tard. PRÉPOSITIONS : vers, sur, de, en, sur, devant, en, avec, par, à. CONJONCTIONS : que, ou.
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Voltaire: DIX-HUITIÈME LETTRE: SUR LA TRAGÉDIE.
in: Voltaire: Lettres philosophiques. Paris 1986.
Les Anglais avaient déjà un théâtre, aussi bien que les Espagnols, quand les Français n'avaient que des tréteaux. Shakespeare, qui passait pour le Corneille des Anglais, fleurissait à peu près dans le temps de Lope de Véga; il créa le théâtre. Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût, et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie: c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais; il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses qu'on appelle tragédies, que ces pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. Le temps, qui seul fait la réputation des hommes, rend à la fin leurs défauts respectables. La plupart des idées bizarres et gigantesques de cet auteur ont acquis au bout de deux cents ans le droit de passer pour sublimes; les auteurs modernes l'ont presque tous copié; mais ce qui réussissait chez Shakespeare est sifflé chez eux, et vous croyez bien que la vénération qu'on a pour cet ancien augmente à mesure qu'on méprise les modernes. On ne fait pas réflexion qu'il ne faudrait pas l'imiter, et le mauvais succès de ces copistes fait seulement qu'on le croit inimitable. Vous savez que dans la tragédie du More de Venise, pièce très touchante, un mari étrangle sa femme sur le théâtre, et quand la pauvre femme est étranglée elle s'écrie qu'elle meurt très injustement. Vous n'ignorez pas que dans Hamlet des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, en chantant des vaudevilles, et en faisant sur les têtes des morts qu'ils rencontrent des plaisanteries convenables à gens de leur métier. Mais ce qui vous surprendra, c'est qu'on a imité ces sottises sous le règne de Charles Second, qui était celui de la politesse et l'âge d'or des beaux-arts.
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Siehe auch: Beispielübersetzung.
Jean-Jacques Rousseau: Livre Premier.
in: Jean-Jacques Rousseau: Les Confessions. Paris 1973, S. 34f.
Intus, et in cute.
Je forme une entreprise qui neut jamais dexemple et dont lexécution naura point dimitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi.
Moi, seul. Je sens mon coeur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que jai vus; jose croire nêtre fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle ma jeté, cest ce dont on ne peut juger quaprès mavoir lu.
Que la trompette du Jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement: «Voilà ce que jai fait, ce que jai pensé, ce que je fus. Jai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je nai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et sil mest arrivé demployer quelque ornement indifférent, ce na jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire; jai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu lêtre, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus; méprisable et vil quand je lai été, bon, généreux, sublime, quand je lai été: jai dévoilé mon intérieur tel que tu las vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi linnombrable foule de mes semblables; quils écoutent mes confessions, quils gémissent de mes indignités, quils rougissent de mes misères. Que chacun deux découvre à son tour son coeur aux pieds de ton trône avec la même sincérité; et puis quun seul te dise sil lose: Je fus meilleur que cet homme-là.»
Hinweis: Titel und lateinisches Motto brauchten nicht übersetzt zu werden.
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Pierre Bourdieu: Avant-propos.
in: Pierre Bourdieu: Les règles de lart. Genèse et structure du champs littéraire. Paris (Seuil) 1992, S. 10-11.
La revendication de lautonomie de la littérature, qui a trouvé son expression exemplaire dans le Contre Sainte-Beuve de Proust1, implique-t-elle que la lecture des textes littéraires soit exclusivement littéraire? Est-il vrai que lanalyse scientifique soit condamnée à détruire ce qui fait la spécificité de luvre littéraire et de la lecture, à commencer par le plaisir esthétique? Et que le sociologue soit voué au relativisme, au nivellement des valeurs, à labaissement des grandeurs, à labolition des différences qui font la singularité du créateur, toujours situé du côté de lUnique? Cela parce quil aurait partie liée avec les grands nombres, la moyenne, le moyen, et, par conséquent, avec le médiocre, le mineur, les minores, la masse des petits auteurs obscurs, justement méconnus, et avec ce qui répugne par-dessus tout aux créateurs de ce temps, le contenu et le contexte, le référent et le hors-texte2, le dehors de la littérature?
Pour nombre décrivains et de lecteurs attitrés de la littérature, sans parler des philosophes, de plus ou moins haute volée, qui de Bergson à Heidegger et au-delà, entendent assigner à la science des limites a priori, la cause est entendue. Et on ne compte plus ceux qui interdisent à la sociologie tout contact profanateur avec luvre dart.
[Faut-il citer Gadamer, qui place au point de départ de son art de comprendre un postulat dincompréhensibilité ou, à tout le moins, dinexplicabilité: Le fait que luvre dart représente un défi lancé à notre compréhension parce quelle échappe indéfiniment à toute explication et quelle oppose une résistance toujours insurmontable à qui voudrait la traduire en lidentité du concept a été précisément pour moi le point de départ de ma théorie herméneutique?]
Je ne discuterai pas ce postulat (mais souffre-t-il dailleurs la discussion?). Je demanderai seulement pourquoi tant de critiques, tant décrivains, tant de philosophes mettent tant de complaisance à professer que lexpérience de luvre dart est ineffable, quelle échappe par définition à la connaissance rationnelle; pourquoi ils sempressent ainsi daffirmer sans combattre la défaite du savoir; doù leur vient ce besoin si puissant dabaisser la connaissance rationnelle, cette rage daffirmer lirréductibilité de luvre dart ou, dun mot plus approprié, sa transcendance.
Hinweis: Den Text in eckigen Klammern brauchen Sie nicht zu übersetzen.
1 Contre Sainte-Beuve: ein Essay von Marcel Proust (1854), in dem er dem Kritiker Sainte-Beuve vorwirft, das Wesen der Literatur nicht zu verstehen.
2 le hors-texte: das Außerhalb des Textes.
Siehe auch: Beispielübersetzung.
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Roland Barthes: La nouvelle Citroën.
in: Roland Barthes: Mythologies. Paris (Éditions du Seuil) 1957, S. 150-152.
Je crois que lautomobile est aujourdhui léquivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques: je veux dire une grande création dépoque, conçue passionnément par des artistes inconnus, consommée dans son image, sinon dans son usage, par un peuple entier qui sapproprie en elle un objet parfaitement magique.
La nouvelle Citroën tombe manifestement du ciel dans la mesure où elle se présente dabord comme un objet superlatif. [...] La « Déesse » [D.S.] a tous les caractères (du moins le public commence-t-il par les lui prêter unanimement) dun de ces objets descendus dun autre univers, qui ont alimenté la néomanie du XVIIIe siècle et celle de notre science-fiction: la Déesse est dabord un nouveau Nautilus.
Cest pourquoi on sintéresse moins en elle à la substance quà ses joints. On sait que le lisse est toujours un attribut de la perfection parce que son contraire trahit une opération technique et tout humaine dajustement: Christ était sans couture, comme les aéronefs [Raumschiffe] de la science-fiction sont dun métal sans relais. [...]
La vitesse sexprime ici dans des signes moins agressifs, moins sportifs, comme si elle passait dune forme héroïque à une forme classique. [...]
Il sagit donc dun art humanisé, et il se peut que la Déesse marque un changement dans la mythologie automobile. Jusquà présent, la voiture superlative tenait plutôt du bestiaire de la puissance; elle devient ici à la fois plus spirituelle et plus objective, et malgré certaines complaisances néomaniaques (comme le volant vide), la voici plus ménagère, mieux accordée à cette sublimation de lustensilité que lon retrouve dans nos arts ménagers contemporains: le tableau de bord ressemble davantage à létabli dune cuisine moderne quà la centrale dune usine [...].
Fakultativ: Dans les halls dexposition, la voiture témoin est visitée avec une application intense, amoureuse: cest la grand phase tactile de la découverte, le moment où le merveilleux visuel va subir lassaut raisonnant du toucher (car le toucher est le plus démystificateur de tous les sens, au contraire de la vue, qui est le plus magique) [...]. Lobjet est ici totalement prostitué, approprié: partie du ciel de Metropolis, la Déesse est en un quart dheure médiatisée, accomplissant dans cet exorcisme, le mouvement même de la promotion petite-bourgeoise.
Siehe auch: Beispielübersetzung.
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Stendhal: La Chartreuse de Parme. (Auszug).
Fabrice navait pas fait une lieue, quune bande éclatante de blancheur dessinait à lorient les pics du Resegon di Lek, montagne célèbre dans le pays. La route quil suivait se couvrait de paysans; mais, au lieu davoir des idées militaires, Fabrice se laissait attendrir par les aspects sublimes ou touchants de ces forêts des environs du lac de Côme. Ce sont peut-être les plus belles du monde; je ne veux pas dire celles qui rendent le plus décus neufs, comme on dirait en Suisse, mais celles qui parlent le plus à lâme. Ecouter ce langage dans la position où se trouvait Fabrice, en butte aux attentions de MM.1 les gendarmes lombardo-vénitiens, cétait un véritable enfantillage. « Je suis à une demi-lieue de la frontière, se dit-il enfin, je vais rencontrer des douaniers et des gendarmes faisant leur ronde du matin: cet habit de drap fin va leur être suspect, ils vont me demander mon passeport; or, ce passeport porte en toutes lettres un nom promis à la prison; me voici dans lagréable nécessité de commettre un meurtre. [...] » Fabrice, saisi dhorreur surtout de cette nécessité de faire feu le premier, peut-être sur un ancien soldat de son oncle, le comte Pietranera, courut se cacher dans le tronc creux dun énorme châtaignier; il renouvelait lamorce2 de ses pistolets lorsquil entendit un homme qui savançait dans le bois en chantant très bien un air délicieux de Mercadante3, alors à la mode en Lombardie.
« Voilà qui est dun bon augure! » se dit Fabrice. Cet air quil écoutait religieusement lui ôta la petite pointe de colère qui commençait à se mêler à ses raisonnements.
[Presque au même instant, il vit un valet de chambre [...] qui savançait au petit pas en tenant en main un beau cheval de race, peut-être un peu trop maigre.]
« Ah! si je raisonnais comme Mosca4, se dit Fabrice, lorsquil me répète que les dangers que court un homme sont toujours la mesure de ses droits sur le voisin, je casserais la tête dun coup de pistolet à ce valet de chambre, et, une fois monté sur le cheval maigre, je me moquerais fort de tous les gendarmes du monde. A peine de retour à Parme, jenverrais de largent à cet homme ou à sa veuve ... mais ce serait une horreur! »
Hinweis: Die Passage in eckigen Klammern brauchen Sie nicht zu übersetzen.
1 MM.: Messieurs.
2 amorce: Zündhütchen, Zünder.
3 Mercadante: italienischer Opernkomponist (1795-1870).
4 Mosca: der Graf Mosca ist eine Figur am Hof von Parma.
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Alain Robbe-Grillet: La reprise.
Ici, donc, je reprends, et je résume. Au cours de linterminable trajet en chemin de fer, qui, à partir dEisenach, me conduisait vers Berlin à travers la Thuringe et la Saxe en ruines, jai, pour la première fois depuis fort longtemps, aperçu cet homme que jappelle mon double, pour simplifier, ou bien mon sosie, ou encore et dune manière moins théâtrale: le voyageur.
Le train avançait à un rythme incertain et discontinu, avec des haltes fréquentes, quelquefois en rase campagne, à cause évidemment de létat des voies, encore partiellement inutilisables ou trop hâtivement réparées, mais aussi des contrôles mystérieux et répétitifs opérés par ladministration militaire soviétique. Un arrêt se prolongeant outre mesure dans une station importante, qui devait être Halle-Hauptbahnhof (mais je nai aperçu aucun panneau le signalant), je suis descendu sur le quai pour me dégourdir les jambes. Les bâtiments de la gare semblaient aux trois-quarts détruits, ainsi que tout le quartier qui sétendait sur la gauche, en contrebas.
Sous la bleuâtre lumière hivernale, des pans de murs hauts de plusieurs étages dressaient vers le ciel uniformément gris leurs dentelles fragiles et leur silence de cauchemar. Dune façon inexplicable, sinon par les effets persistants de la brume verglaçante matinale, qui aurait ici duré plus longtemps quailleurs, les contours de ces fines découpures ordonnées en plans successifs brillaient avec léclat clinquant du faux. Comme sil sagissait là dune représentation surréelle (une sorte de trou dans lespace normalisé), tout le tableau exerce sur lesprit un incompréhensible pouvoir de fascination.
Quand la vision peut prendre une artère en enfilade, et aussi dans certains secteurs limités où les immeubles sont presque rasés jusquaux fondations, on constate que la chaussée a été totalement déblayée, nettoyée, les plus menus gravats emportés sans doute par camions au lieu dêtre accumulés sur les bords, comme jai vu faire dans mon Brest natal.
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Gustave Flaubert: Un cur simple.
Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-lÉvêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité.
Pour cent francs par an, elle faisant la cuisine et le ménage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse, qui cependant nétait pas une personne agréable.
Elle avait épousé un beau garçon sans fortune, mort au commencement de 1809, en lui laissant deux enfants très jeunes avec une quantité de dettes. Alors elle vendit ses immeubles, sauf la ferme1 de Toucques et la ferme de Geffosses, dont les rentes2 montaient à 5000 francs tout au plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une autre moins dispendieuse, ayant appartenu à ses ancêtres et placée derrière les halles.
Cette maison, revêtue dardoises, se trouvait entre un passage et une ruelle aboutissant à la rivière. Elle avait intérieurement des différences de niveau qui faisaient trébucher. Un vestibule étroit séparait la cuisine de la salle où Mme Aubain se tenait tout le long du jour, assise près de la croisée dans un fauteuil de paille. Contre le lambris, peint en blanc, salignaient huit chaises dacajou. Un vieux piano supportait, sous un baromètre, un tas pyramidal de boîtes et de cartons. Deux bergères de tapisserie3 flanquaient la cheminée en marbre jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu, représentait un temple de Vesta, et tout lappartement sentait un peu le moisi, car le plancher était plus bas que le jardin.
Au premier étage, il y avait dabord la chambre de Madame, très grande, tendue dun papier à fleurs pâles, et contenant le portrait de Monsieur en costume de muscadin4. Elle communiquait avec une chambre plus petite, où on voyait deux couchettes denfants, sans matelas. Puis venait le salon, toujours fermé, et rempli de meubles recouverts dun drap.
1 ferme: Bauernhof, Landgut.
2 rentes: Pachteinkünfte.
3 bergères de tapisserie: Lehnsessel mit Tapisseriebezug.
4 muscadin: Stutzer, Geck.
Siehe auch: Beispielübersetzung.
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Émile Zola: Le roman expérimental.
Eh bien! en revenant au roman, nous voyons également que le romancier est fait dun observateur et dun expérimentateur. Lobservateur chez lui donne les faits tels quil les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur lequel vont marcher les personnages et se développer les phénomènes. Puis, lexpérimentateur paraît et institue lexpérience, je veux dire fait mouvoir les personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la succession des faits y sera telle que lexige le déterminisme des phénomènes mis à létude. Cest presque toujours ici une expérience « pour voir », comme lappelle Claude Bernard. Le romancier part à la recherche dune vérité. Je prendrai comme exemple la figure du baron Hulot, dans La Cousine Bette, de Balzac. Le fait général observé par Balzac est le ravage que le tempérament amoureux dun homme amène chez lui, dans sa famille et dans la société. Dès quil a eu choisi son sujet, il est parti des faits observés, puis il a institué son expérience en soumettant Hulot à une série dépreuves, en le faisant passer par certains milieux, pour montrer le fonctionnement du mécanisme de sa passion. Il est donc évident quil ny a pas seulement là observation, mais quil y a aussi expérimentation, puisque Balzac ne sen tient pas strictement en photographe aux faits recueillis par lui, puisquil intervient dune façon directe pour placer son personnage dans des conditions dont il reste le maître. Le problème est de savoir ce que telle passion, agissant dans tel milieu et dans telles circonstances, produira au point de vue de lindividu et de la société; et un roman expérimental, La Cousine Bette par exemple, est simplement le procèsverbal de lexpérience, que le romancier répète sous les yeux du public. En somme, toute lopération consiste à prendre les faits dans la nature, puis à étudier le mécanisme des faits, en agissant sur eux par les modifications des circonstances et des milieux, sans jamais sécarter des lois de la nature. Au bout, il y a la connaissance de lhomme, la connaissance scientifique, dans son action individuelle et sociale.
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